Publié par : Sarita | avril 14, 2008

Guadalupe de Jésus

Hospital Regional, Banco del sangre

Pour nous français, le don du sang, par définition est un don; un acte gratuit que l’on fait car on a été sensibilisé à le faire, car on a des campagne d’information, car on nous gave au info de 13h sur la pénurie de sang, de plaquettes.

Ici, ils ont résolu le problème en rendant le don du sang obligatoire. Quand un membre de la famille se fait opérer, il doit impérativement fournir deux donneurs sans quoi, en cas de problème durant l’opération, la banque du sang refusera de fournir X unité de sang.

Si le patient est opérer en urgence, il faudra rétroactivement « rembourser » la banque du sang en proposant un ou des donneurs sous peine de se voir refuser les soins.

Oui, vous avez bien lu: REFUS DE SOINS.

Et non, il n’y a que de la logique rationnelle là dedans. Pour recevoir du sang, il faut en donner. La logique parfaite d’une banque où on ne prête rien gratuitement.

Dans le cas du service de gynéco, cette réquisition médicale est plus qu’essentielle concernant les césariennes. Et une des tâche du service est donc de passer quotidiennement voir les patientes venant de subir une césarienne ou qui vont en avoir une, pour demander la preuve de la donation de sang.

C’est ma première journée, mon premier tout à l’étage.

30 lits, 30 mères ou futures mères, des pleurs de bébés dans tous les recoins. Je suis docilement la secrétaire du service qui décide d’autorité de me charger des demandes auprès des patientes pour que je puisse le faire seule ensuite.

Elle m’explique froidement que je dois être très claire avec les patientes et leur famille car il y a régulièrement des cas de décès de mères qui n’ayant pas fourni de donneur meurt durant l’accouchement, la banque refusant de fournir du sang.

Mon éducation et ma formation de juriste en droit médical en prennent un sacré coup dans la gueule. Clairement, je ne me sens pas super à l’aise. Le concept de donnant -donnant me révulse et je panique vaguement à l’idée de me retrouver dans une situation où la patiente ira au bloc sans avoir trouver de donneur.

Et puis il y a elle.

Guadalupe de Jésus, 16 ans qui vient de donner naissance à son premier bébé. Elle est allongée, torse nue, elle donne le sein au petit, qui a à peine 3 heures. Elle a un visage d’enfant, des yeux en amande, immenses entourés d’une véritable cascades de cheveux noirs, lisses, brillants.

Des mèches folles collées aux tempes, sa peau luisante de sueur, d’une couleur café absolument splendide. Je suis littéralement abasourdie par sa beauté, je ne peux détaché mon regard de ce corps alangui dans la chaleur suffocante de la pièce. A cet instant je pense aux artistes qui se danerai pour peindre une si belle enfant.

La secrétaire me pousse du coude, je m’approche d’elle, j’ai les mains qui tremblent. Je commence mon explication avec la voix chevrotante.

Elle me regarde avec ses yeux immenses

Je continue tant bien que mal, je sens que je ne suis pas claire, que je fais plein de fautes

Ell est si jeune, je me sens atrocement mal d’avoir à lui demander « son donneur ».

Elle me regarde toujours, à peine un battement de cil

Je jette un regard désespéré en direction de la secrétaire, qui s’occupe d’une autre patiente et qui ne fait absoluement pas attention à moi.

Je ne sais plus que faire, alors je lui souris et je la regarde allaiter consciencieusement son bébé.

Je recommance à parler mais elle ne me comprend pas, ses yeux s’agrandissent de plus en plus, je sens qu’elle sort de sa torpeur car elle commence à avoir peur.

Elle ne parle pas espangol, juste son dialecte. Pendant quelques secondes, je suis en complète osmose avec elle, je sens sa peur de l’inconnu, son incompréhension du monde qui l’entoure.

Pendant un instant, nous sommes deux petites filles perdues dans une immensité.

Elle est dépassée par les événements et moi aussi.

Je me sens terriblement inutile et impuissante.

Dans un lent mouvement plein de grâce, elle me tend sa main libre, je la sert doucement et dans cette tentative de communication, nous restons sans bouger à regarder le bébé qui tète paisiblement.

Les hommes ne semblent plus pouvoir rien faire pour nous alors je me surprend à prier pour qu’elle n’ai aucune complication, aucun problème qui nécessiterait de demander une pauvre unité de sang à cette maudite banque et à ce système horrible.

Je prie de toute mes forces un Dieu auquel j’ai tant de mal à croire et je comprend mieux alors que parfois il n’y a rien à faire d’autre que croire… croire en la beauté du monde et aux hasards heureux.

Mon Dieu, protégez Guadalupe de Jésus, car avec un tel nom, elle mérite bien un peu de protection.

Face à l’inutilité des mots, je lui caresse doucement le front. Elle ferme alors les yeux et tout son corps se relâche. Elle sert un peu plus fort son bébé, se recroqueville en position foetal.

Une mère et son enfant

Deux enfants

Le centre du monde.

 

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Responses

  1. …..
    J’ai les poils des bras qui sont tout hérissés maintenant.
    Je t’aime ma belle

  2. Très beau billet! Gros bisous

  3. Confession d’un macho : Tu m’as donné la chaire de poule !

  4. Au début de ce post je me suis dit « vu comme c’est parti, là-bas le don du sang est rémunéré »… Je ne m’attendais pas à ça !! Y’en a vraiment qui ont des idées tordues…

  5. Hé bé, si je m’y attendais…

  6. Ouais moi aussi je pensais qu’il y avait rémunération… Que ce soit obligatoire, pourquoi pas, mais pas faire en sorte que le sang devienne comme l’argent… Le mieux serait que ce soit naturel, et au final, je me dis que la meilleure solution c’est encore de rémunérer… C’est quand meme malheureux d’en arriver là mais bon… Ca doit pas être évident pour toi, j’espère que tu trouveras la force d’affronter ce système perverti… Comment va Guadalupe? Donne nous des nouvelles… Elle m’a émue (grace a ton beau récit :))

  7. @Laeti : moi aussi (L)

    @Elodie: que dire… sinon merci beaucoup

    @O: les machos sont les plus grands sensibles non? 😉

    @Amélie et Pepite de choco: mais ils ont AUSSI le don du sang rémunéré. donc en plus on se cogne a expliquer au familles que c’est obligatoire ET gratuit… tout un programme.
    Et sinon je vous confirme que Guadalupe va bien, elle est sortie en plein forme après les 24h d’observation réglementaires 🙂 (heu oui car on a besoin des lits, faut pas qu’elles prennent leurs aises non plus !!)

  8. C’est très émouvant, on s’y croirait !

  9. Ah super!! Voilà qui me rassure 🙂

  10. c’est triste… c’est très bien raconté

  11. J’ai moi aussi la chair de poule à la lecture de ton billet…
    Ce système est monstrueux. Même si la France a du mal à trouver des donneurs, je trouve que notre système est plus juste.

  12. @Hélène: merci, c’était le but, faire partager mon émotion!
    @Pépitedechoco: moi aussi 😉
    @Lili: merci ma toute belle !
    @Thomas: je suis d’accord… c’est l’intérêt des voyages, on découvre que notre système n’est pas si mal
    (et sinon j’accepte ton verre avec plaisir, enfin les 2, les 3… et puis on invitera les hyènes !!)^^

  13. et oui… pour bcp de choses, on n’est pas trop mal lotis… pour bcp d’autres, y’a encore des progrès à faire même chez nous !

    une grande beuverie entre cinglés ! si c’est pas le bonheur ça !

  14. quoi thomas tu proposes un verre à Sarita !!!
    ouhouhouou

  15. @Thomas…. ouais une beuverie, une beuverie. attend c’est quand même un blog d’alcoolique ici bordel, faut pas l’oublier !!

    @Hélène: hooo mais t’es invitée avec plaisir Hélène… je vous jure on se fait une soirée de dingue à mon retour en France 🙂

  16. Haaa ! Ces histoires tristes où tu donne pas le fin mot !!! Tu veux vraiment que je verse ma larme toi ?! BEN NAN ! Je pleure pas moi madame !!

  17. Comme disaient les anciens : « qui n’a rien, n’a rien ».
    Si t’as pas, tu passes ton chemin, on est pas là pour faire l’aumône, la médecine c’est une chose sérieuse.

  18. @Charlieee: hoooooo on se calme tout de suite là !! j’ai donner le mot de la fin en répondant à Pépite de choco !! et puis je te préviens qui si j’ai pas mon dessin, vu ce que je vais te faire souffrir, tu vas vraiment pleurer !!

    @Madame Mortemont: faut vous exilez alors… ça manque de fourche au Mexique !!

  19. pfiou…très beau billet…courage!

  20. Hola Sarita,

    Tombé par hasard (grace au blog de Chilango) sur tes aventures mexicaines, j’ai eu le plaisir de lire ce joli post.
    Pour avoir vécu la situation 3 fois cette année avec des amis et des proches mexicains, il est vrai que la recherche de donneurs est une torture surtout qu’elle frappe à des moments de tristesse et de peur intenses.

    Pour éviter ce stress, il existe une solution… le don altruiste (IMSS et ISSSTE le pratique mais font peu de publicité). Par exemple, on donne son sang une fois par an sans raison d’urgence et la « trabajadora social » donne un certificat qui protegera l’épouse, les enfants et les parents directs du donneur pour un an… un genre d’assurance cotisation donneur!

    Le système peut paraitre étrange mais c’est parfois le seul moyen d’organiser un mouvement solidaire (totalement artificiel certes) dans une société peu altruiste parce que pauvre comme l’est la société mexicaine.

    De plus la mode des tatouages et des piercing donne un coup dur à la proportion de donneurs acceptés… des familles avec 10 « primos » en age de donner se retrouvent parfois avec seulement 3 donneurs!

    Bon courage pour la suite.


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